Nvidia vend plus que jamais et encaisse de moins en moins vite
Le trimestre record de Nvidia contient un écart que le compte de résultat ne montre pas : 59,7 milliards de dollars de profit comptable, 24,1 milliards de trésorerie réellement encaissée. Entre les deux, un délai de paiement passé de 45 à 60 jours, 63,1 milliards de factures en attente dont 70% chez cinq clients, un portefeuille de participations revalorisé et des plateformes de financement qui restent hors bilan. Ce que ce décalage dit du cycle, et le chiffre qui le trancherait.
Pour jauger le cycle d'investissement dans l'IA, tout le monde regarde la taille des profits de Nvidia. Ce trimestre, l'information est ailleurs : dans la vitesse à laquelle ces profits deviennent de l'argent encaissé. Un commerçant qui double ses ventes et laisse ses clients payer à 60 jours au lieu de 45 n'a pas doublé sa trésorerie. Il a accordé un crédit.
Le trimestre publié le 26 août 2026 affiche 96,2 milliards de dollars de revenus, en hausse de 106% sur un an, et 59,7 milliards de résultat net. L'action gagne 8,7% le lendemain. Le commentaire du directeur financier montre autre chose : le délai moyen entre la facture et l'encaissement passe de 45 à 60 jours. Les factures non encore réglées par les clients gonflent de 38,5 à 63,1 milliards de dollars en six mois, et cinq clients en portent 70%. Résultat, l'exploitation n'encaisse que 24,1 milliards sur le trimestre, pour 59,7 milliards de profit comptable. Nvidia l'explique par de gros contrats pluriannuels avec des clients notés en catégorie investissement, la meilleure qualité de crédit. Plausible. C'est aussi la définition d'un crédit fournisseur, et le rapport trimestriel en donne la durée : de 90 jours à un an.
Deux mécanismes s'ajoutent. Dans le bilan : 11% du profit avant impôt du trimestre vient de la revalorisation d'un portefeuille de participations passé de 35 à 94 milliards de dollars en six mois. Hors bilan : le 10 août, six protocoles d'accord avec Apollo, BlackRock, Blackstone, Brookfield, Goldman Sachs et KKR, pour mobiliser plus de 500 milliards de dollars de capitaux tiers destinés à financer l'infrastructure IA, donc l'achat de puces. Le communiqué précise que ces partenariats restent soumis à la signature des accords définitifs.
Créancier de ses clients, actionnaire de son écosystème et arrangeur du financement de sa propre demande, le fournisseur emprunte le trimestre même où ses clients paient plus tard.
Le précédent existe. Au 30 septembre 2000, Lucent portait 8,1 milliards de dollars d'engagements de financement envers ses clients télécoms, dont 2 milliards effectivement tirés. L'exercice suivant, le fournisseur passait 2,2 milliards de provisions pour créances douteuses et financements clients, contre 0,5 milliard l'année précédente. Les clients de Nvidia sont autrement plus solides. Reste le principe : un profit record qui rentre plus tard, c'est un cycle qui commence à se financer lui-même.
Si le délai d'encaissement ne redescend pas vers 50 jours sur les deux prochaines publications, la question centrale ne sera plus la demande, mais qui la paie. L'arrivée de Vera Rubin, la nouvelle génération de puces attendue ce trimestre, peut expliquer un pic passager de besoin en trésorerie, et les stocks montent déjà pour la préparer. Rien dans le rapport ne permet encore de trancher.
Sources
- NVIDIA, communiqué de résultats du deuxième trimestre de l'exercice 2027, déposé auprès de la SEC (formulaire 8-K), 26 août 2026. Revenus de 96 221 millions de dollars (+106% sur un an), résultat net de 59 688 millions, résultat avant impôt de 71 507 millions dont 7 771 millions de gains sur titres de participation (10,9%), flux de trésorerie d'exploitation de 24 077 millions, variation des créances clients de 22 346 millions, émission de dette de 24 896 millions, rachats d'actions de 19 732 millions et dividendes de 6 047 millions, achats de titres de participation de 15 822 millions. lien
- NVIDIA, CFO Commentary du deuxième trimestre de l'exercice 2027, 26 août 2026. Délai moyen d'encaissement de 60 jours contre 45 le trimestre précédent, créances de 63,1 milliards, explication par des délais de paiement allongés sur de grands contrats pluritrimestriels avec des clients notés en catégorie investissement, stocks montés à 31,6 milliards pour préparer l'arrivée de Vera Rubin au troisième trimestre, près de 26 milliards rendus aux actionnaires. lien
- NVIDIA, rapport trimestriel (formulaire 10-Q) au 26 juillet 2026, déposé le 26 août 2026. Créances nettes de 63 059 millions de dollars contre 38 466 au 25 janvier 2026 ; cinq clients directs représentant 22%, 14%, 13%, 11% et 10% des créances, soit 70% ; délais de paiement allongés de 90 jours jusqu'à un an pour les clients notés en catégorie investissement ; titres de participation cotés à 42 783 millions et non cotés à 51 157 millions, contre 12 886 et 22 251 au 25 janvier 2026. lien
- NVIDIA, « NVIDIA Partners With Apollo, BlackRock, Blackstone, Brookfield, Goldman Sachs and KKR to Establish AI Compute Infrastructure Financing Platforms to Mobilize Over 500 Billion of Third-Party Capital », 10 août 2026. Protocoles d'accord avec six institutions financières, plus de 500 milliards de dollars de capitaux tiers visés, partenariats soumis à la signature des accords définitifs. lien
- Lucent Technologies, rapport annuel (formulaire 10-K405) pour l'exercice clos le 30 septembre 2001, déposé le 28 décembre 2001. Engagements de financement clients de 8,1 milliards de dollars au 30 septembre 2000, dont 2,0 milliards tirés ; provisions pour créances douteuses et financements clients de 2 249 millions en 2001, contre 505 millions en 2000. lien
- CNBC, suivi de séance du 27 août 2026. Hausse de 8,7% de l'action Nvidia au lendemain de la publication. lien
